Newsletter n°1

Il arrive un moment où l’on ne sait plus très bien si l’on vit pleinement ou si l’on cherche simplement à suivre le rythme.

Nous avançons, nous construisons, nous travaillons, nous poursuivons nos objectifs. Nous voulons faire mieux, aller plus vite, accomplir davantage. Nous remplissons nos journées avec cette impression persistante qu’il faudrait toujours faire quelque chose de plus.

Et puis, un jour, la fatigue s’installe. Pas nécessairement celle qui disparaît après une bonne nuit de sommeil, mais une fatigue plus profonde, celle qui nous éloigne progressivement de nous-mêmes.

C’est peut-être à cet instant qu’une question mérite d’être posée : à force de vouloir avancer dans notre vie, ne sommes-nous pas parfois en train d’oublier de la vivre ?

En tant qu’artiste plasticienne, écrivaine et auteure, je connais bien cet élan qui pousse à créer, à explorer, à donner forme à ses idées. Cet été, j’ai beaucoup peint. J’ai également réécrit un livre qui n’est pas encore édité, tout en traversant un déménagement et les nombreux changements que cela implique.

J’ai créé, produit, avancé. Et lorsque la rentrée est arrivée, je me suis retrouvée profondément fatiguée.

Je me suis alors aperçue que l’on peut accomplir beaucoup de choses et, pourtant, manquer de cet espace intérieur indispensable pour les accueillir.

Aujourd’hui, le 16 octobre, j’ai envie de partager avec vous cette réflexion qui m’habite : retrouver sa consistance, c’est réapprendre à donner à chaque chose sa juste place, et notamment à soi-même.

1. Remanier sa façon de voir le temps

Nous avons souvent une relation paradoxale au temps. Nous nous plaignons de ne pas en avoir assez, mais lorsque nous en disposons, nous cherchons parfois immédiatement à le remplir.

Nous voulons avancer dans nos projets, atteindre nos objectifs, répondre aux sollicitations, ne rien manquer. Le temps devient une ressource à optimiser, une succession de cases à cocher, presque une course contre nous-mêmes.

Mais tous les moments de notre vie n’ont pas vocation à être productifs.

Il existe un temps pour travailler, un temps pour créer, un temps pour accomplir ses obligations. Mais il existe aussi un temps pour ne rien accomplir de particulier.

Un temps pour prendre un café sans regarder l’heure. Pour marcher dans les bois, respirer dehors, flâner dans les rues, faire un peu de shopping, lire quelques pages ou simplement se laisser porter par une envie.

Ces instants peuvent sembler insignifiants au regard de nos objectifs. Pourtant, ils participent à notre équilibre autant que les grandes réalisations dont nous sommes fiers.

Nous avons parfois tellement intégré l’idée qu’il faut rentabiliser chaque minute que nous finissons par considérer le repos comme du temps perdu. Comme si nous devions mériter le droit de ralentir en ayant d’abord suffisamment travaillé.

Mais depuis quand faut-il avoir tout accompli pour s’autoriser à vivre ?

Le temps pour soi n’est pas une récompense que l’on s’accorde lorsque tout est terminé. Car, dans la réalité, tout n’est jamais véritablement terminé. Il y aura toujours un message auquel répondre, une tâche à accomplir, un projet à faire avancer.

Le temps pour soi doit donc cesser d’être ce que l’on récupère lorsqu’il reste quelques minutes. Il doit devenir une place que l’on choisit de lui donner.

Cette réflexion prend tout son sens dans une époque où nous sommes constamment sollicités. Les réseaux sociaux, les applications, les courriels et les notifications nous donnent le sentiment qu’il faut être disponibles, informés et réactifs en permanence.

Nous sommes partout à la fois, mais parfois très peu présents là où nous sommes.

Même lorsque nous décidons de profiter d’un instant, notre esprit continue de courir. Nous pensons à ce qu’il reste à faire, à ce que nous avons oublié, à ce qui nous attend ensuite. Nous sommes physiquement dans le présent, mais mentalement déjà ailleurs. Alors, comment retrouver le plaisir d’un moment simple lorsque notre esprit a pris l’habitude de fonctionner dans l’urgence ?

Peut-être en commençant par modifier notre regard sur le temps. En cessant de mesurer chaque journée uniquement à ce que nous avons accompli. En comprenant qu’une journée peut être précieuse sans avoir été particulièrement productive.

Parfois, prendre soin de soi, c’est aussi accepter de ne pas avancer sur un projet. C’est reconnaître que notre énergie n’est pas illimitée et que notre disponibilité intérieure mérite, elle aussi, d’être préservée.

Nous ne sommes pas des machines. Nous sommes des êtres humains, avec des besoins, des rythmes, des émotions et des saisons intérieures. Et comme toute chose vivante, nous avons besoin d’alternance.

2. Rééquilibrer les différents temps de sa semaine

Repenser notre rapport au temps est une première étape. Mais pour que cette prise de conscience se transforme en changement réel, il faut aussi regarder comment nous organisons nos semaines.

Car nous pouvons parfaitement comprendre l’importance du repos, de la famille ou du plaisir, tout en continuant à leur laisser les miettes de notre emploi du temps.

Nous consacrons parfois nos meilleures heures au travail et à nos obligations, puis nous essayons de faire entrer tout le reste dans les espaces disponibles.

Pourtant, une vie équilibrée ne se construit pas uniquement autour de ce que nous devons faire. Elle se construit également autour de ce qui nous nourrit.

Il y a le temps du travail, bien sûr. Celui qui nous permet de développer nos projets, de gagner notre vie, de créer et de nous accomplir.

Il y a le temps consacré à notre famille, à nos proches, aux personnes qui comptent pour nous. Un temps où il ne s’agit pas seulement d’être présents physiquement, mais de pouvoir réellement partager quelque chose.

Il y a le temps du corps : le sport, la marche, le mouvement, les activités qui nous permettent de retrouver notre énergie et de nous reconnecter à nos sensations.

Il y a le temps du repos, celui où nous acceptons de ralentir sans culpabiliser.

Et puis, il y a le temps pour soi. Celui qui ne répond pas nécessairement à une obligation, qui ne sert pas forcément un objectif et qui n’a pas besoin d’être justifié.

Enfin, il y a un temps que nous oublions souvent : le temps de se laisser vivre. Celui où nous ne savons pas exactement ce que nous allons faire. Celui où nous pouvons changer d’avis, suivre une intuition, nous arrêter devant un paysage ou nous laisser surprendre par une rencontre. Ce temps-là nous rend disponibles à la vie. Pourtant, lorsque nos semaines sont trop remplies, c’est souvent lui qui disparaît en premier.

Nous pouvons alors avoir l’impression de tout gérer, tout en ressentant une forme de vide. Nous faisons ce qui est nécessaire, mais nous ne trouvons plus suffisamment de place pour ce qui nous fait du bien.

Rééquilibrer son temps ne signifie pas chercher une répartition parfaite entre toutes les dimensions de son existence. Il y aura des semaines consacrées davantage au travail, d’autres à la famille, d’autres encore au repos ou à la création.

L’équilibre n’est pas une équation immuable. Il évolue avec nos besoins et les circonstances de notre vie. L’essentiel est de ne pas laisser une seule dimension prendre toute la place, au point d’étouffer les autres.

Pour cela, il faut parfois réorganiser concrètement son emploi du temps. Prévoir une promenade comme on prévoit un rendez-vous. Réserver une soirée sans obligations. S’accorder une heure de lecture, de sport ou de création libre. Décider que certains messages peuvent attendre. Il ne s’agit pas d’ajouter de nouvelles contraintes à une vie déjà chargée. Il s’agit au contraire de reprendre la responsabilité de la manière dont nous souhaitons l’habiter.

Nous ne pouvons pas toujours choisir tout ce que la vie nous impose. Mais nous pouvons parfois choisir de ne plus nous abandonner systématiquement en dernier.

3. Retrouver sa consistance, un petit pas après l’autre

Nous savons souvent ce qui nous ferait du bien. Pourtant, entre la prise de conscience et le changement, il existe un espace dans lequel nous pouvons facilement nous perdre.

Nous décidons de reprendre le sport, de mieux dormir, de moins regarder notre téléphone, de consacrer davantage de temps à nos proches ou de retrouver une activité qui nous passionne. Et nous voulons parfois tout changer d’un seul coup.

Nous nous fixons de nouvelles règles, des objectifs ambitieux, des habitudes à tenir parfaitement. Nous nous promettons de devenir plus organisés, plus disciplinés, plus efficaces.

Puis la vie reprend son cours. Les imprévus arrivent, la fatigue revient, les obligations s’accumulent. Et nous finissons parfois par nous reprocher de ne pas avoir réussi à maintenir le rythme que nous nous étions imposés. Mais si nous commencions autrement ?

Changer ses habitudes ne signifie pas nécessairement bouleverser son existence. Il peut s’agir de petits déplacements, presque imperceptibles, qui finissent par modifier profondément notre quotidien.

Prendre son café sans consulter son téléphone. Sortir marcher quinze minutes sans objectif précis. S’accorder une pause entre deux tâches plutôt que d’enchaîner mécaniquement. Choisir une activité parce qu’elle nous fait plaisir, et non parce qu’elle nous rend plus performants. Apprendre à reporter ce qui peut attendre, sans transformer ce choix en motif de culpabilité.

Ces gestes ne semblent pas extraordinaires. Pourtant, ils nous apprennent progressivement à vivre autrement.

Et surtout, ils nous permettent de sortir de cette logique qui consiste à vouloir réussir même notre manière de prendre soin de nous.

Lâcher prise ne signifie pas obligatoirement s’asseoir en tailleur, méditer ou suivre un rituel précis. Ces pratiques peuvent être bénéfiques, mais il existe mille façons de revenir à soi.

Parfois, lâcher prise, c’est sortir de sa routine. Modifier une habitude devenue automatique. Dire non à une sollicitation. Oser faire quelque chose différemment. Ou simplement accepter que nous ne sommes pas obligés de tout maîtriser.

Cela demande parfois du courage, car nos habitudes nous rassurent, même lorsqu’elles contribuent à notre épuisement.

Mais nous pouvons apprendre à les faire évoluer avec douceur.

Sans nous imposer de devenir une autre personne en quelques jours. Sans nous fixer un nouveau calendrier de perfection. Sans croire qu’il faudrait tout comprendre et tout transformer en vingt et un jours.

Nous n’avons pas besoin d’être parfaits pour commencer à prendre soin de nous.

Nous avons simplement besoin de nous écouter un peu davantage et de poser, chaque jour, un geste qui va dans le sens de notre équilibre.

Revenir à soi pour mieux vivre, créer et aimer

La fatigue profonde, l’épuisement professionnel et le burn-out nous rappellent combien il est important de prendre au sérieux nos limites. Ils ont des causes multiples et ne se résument pas à une mauvaise organisation du temps. Mais la pression permanente, la multiplication des sollicitations et la difficulté à préserver des espaces de récupération peuvent contribuer à fragiliser notre équilibre.

Nous ne pouvons pas toujours ralentir autant que nous le souhaiterions. Nous avons des responsabilités, des impératifs financiers, des enfants, une famille, des projets et parfois des périodes de vie particulièrement exigeantes.

Il ne s’agit donc pas de culpabiliser celles et ceux qui manquent de temps. Il s’agit plutôt de nous interroger sur les espaces que nous pouvons progressivement reconquérir.

En tant qu’artiste, j’ai besoin de temps pour créer, mais aussi de temps pour ne pas créer. De temps pour écrire, mais aussi de temps pour laisser les idées mûrir. La créativité ne naît pas uniquement dans l’action. Elle se nourrit également du silence, de l’observation, des rencontres, des promenades et de ces moments où l’esprit cesse de chercher pour se rendre disponible à ce qui vient.

Je crois que cela vaut pour chacun d’entre nous, quelle que soit notre activité. Nous avons tous besoin de ces espaces où nous pouvons retrouver nos envies, nos désirs, nos plaisirs et notre capacité à nous émerveiller. Ces espaces où nous cessons momentanément d’être définis par ce que nous faisons pour revenir à ce que nous sommes.

Retrouver sa consistance, ce n’est pas remplir davantage ses journées. Ce n’est pas devenir plus performant dans tous les domaines de sa vie. C’est retrouver suffisamment de présence pour que nos actions aient du sens, que nos relations aient de la profondeur et que nos plaisirs puissent réellement être vécus.

C’est accepter que notre valeur ne se mesure pas au nombre de choses accomplies. C’est aussi comprendre que nous pouvons être ambitieux sans nous épuiser, créatifs sans produire constamment, présents pour les autres sans nous oublier nous-mêmes.

Et si, finalement, la véritable efficacité ne consistait pas à faire toujours plus, mais à retrouver les conditions qui nous permettent de faire les choses avec davantage de justesse ?

Prendre du temps de qualité pour soi ne nous éloigne pas nécessairement de nos objectifs. Cela peut, au contraire, nous aider à les poursuivre avec plus de clarté, d’énergie et de plaisir.

Alors, cette semaine, je vous invite à une expérience toute simple. Choisissez un moment qui ne sera consacré ni au travail, ni à une obligation, ni à un objectif à atteindre. Un moment qui vous appartient.

Prenez un café. Sortez marcher. Écoutez de la musique. Flânez. Lisez. Retrouvez une personne qui vous fait du bien. Ou ne faites rien de particulier.

Ne cherchez pas à rentabiliser cet instant. Ne cherchez pas à en faire une nouvelle habitude parfaite. Soyez simplement là. Car nous n’avons pas seulement besoin de temps pour accomplir notre vie. Nous avons besoin de temps pour la ressentir. Et c’est peut-être ainsi que commence le chemin pour retrouver sa consistance : en cessant de courir après le temps, pour réapprendre, doucement, à l’habiter.


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